Lime: «Je choisis tout Beaubourg»

 

Le Musée Beaubourg Si vous cherchez quelqu'un pour se moquer de Duchamp, Beckett, de Giacometti, de Brancusi, de Bram Van Velde, vous repasserez.
On m'a demandé de commenter une œuvre.
Eh bien, moi, je choisis toutes les œuvres, tout Beaubourg.
J'ai adoré Beaubourg, après son inauguration en 1977, j'y allais tout le temps au début. Beaubourg, je trouvais ça tout de suite complètement génial. Fascinant, ça me changeait de la Seine-Saint-Denis. Les Parisiens disaient: "Beaubourg c'est moche", eh ben ! ils n'ont pas été en Seine-Saint-Denis. La Seine-Saint-Denis, c'est un concours de laideur, on dirait que tous les ingénieurs, les architectes, les experts, se sont mis d'accord en secret pour accumuler les bâtiments les plus moches de la terre, pour installer le pire du pire. Plus que c'était moche, plus qu'ils étaient contents.
A côté Beaubourg est un chef d’œuvre.
J'adorais parce que ça faisait gueuler les vieux cons, les réacs, les conservateurs, les ringards, ça me plaisait, ils disaient «Oh! l'usine à gaz!». Hé ben! vaut mieux une usine à gaz comme Beaubourg que leur banques, leurs télés ou leur Académie française!
les gens les lourds, les moches, les vieux, disaient: "Beaubourg ça ressemble à rien, ça ressemble à une usine à gaz». C'est justement ça qui me plaisait. Pour moi, c'était la première usine plaisante, la première usine heureuse, où on pouvait se délecter. Quand on était comme moi né dans un nid d'usines moches.
Les usines moches de mon département, je les ai toujours fuies parce qu'ils voulaient m'y coller tous. Profs, chefs, dirigeants, décideurs, gens sérieux. Je me suis toujours battu contre ces gens-là.
Je me souviens, j'allais voir les ouvriers de l'usine Westinghouse de Sevran pour me dégoûter de l'usine. Voir leurs tronches démolies, quand ils sortaient le soir, me soulageait de mon mal.
J'étais immunisé contre mon désir naturel de travailler.
Ayant du temps libre, j'allais traîner à Beaubourg (car, oui, c'est un musée où on va traîner...)
Me souviens de l'expo Dali avec la cuillère à soupe avec une traction avant dedans...
Me souviens de l'expo Marcel Duchamp, je n'avais rien compris, à Marcel Duchamp, pourquoi il proclamait «l'art est mort, l'art est foutu, c'est fini l'art»...En 1911! Moi, j'arrivais tout juste dedans. Je découvrais tout, je ne savais pas que ça existait avant. moi, tout ce que m'avait appris ma famille puis l'Éducation nationale, c'était travailler, développer l'économie du pays, gagner de l'argent parce que c'était la crise en ce temps là, la fin des haricots... Déjà, on crevait dans la misère, déjà on était dans le gouffre, tout le monde se régalait, marchands de sommeil, pilules, pub, foot, hit-parade, tiercé, Disneyland...
Dans cet univers pompidolien, giscardien, gris et terne, sans joie, Beaubourg, c'était la porte d'entrée sur le Merveilleux. Ça prouvait qu'il y avait autre chose que ce monde sordide, autre chose que la loi et l'ordre, qu'il y avait des gens libres, des fantaisistes, des idiots, des dingues, des délirants comme Soutine... Pour moi, c'était eux, les vrais rois.

Chaque œuvre est un geste d’amitié

Je me délectais à Beaubourg, j'étais d'accord avec les artistes, je ne comprenais rien, mais j'aimais bien. Justement parce que je ne comprenais pas.
Quand j'allais à Beaubourg, c'était la fête, la joie. J'allais respirer à Beaubourg. C'était mon masque à oxygène. On allait voir les expo Paris-Moscou, Paris-New-York... On bavait, on rêvait, on disait: "Ah! c'est possible!" Au milieu de toute cette confusion, de cette ambiance un peu triste, désespérée, il y aura toujours les œuvres. Le sublime des œuvres. La joie des contempler des œuvres.
Ce qui caractérise le mieux le sentiment que j’éprouve quand je vois une œuvre qui me plaît, c’est son côté amical. C'est comme un garde-fou, ça m'empêche de sauter dans le vide. Chaque œuvre laissée par un artiste ou un poète et qui me touche est d’abord un geste d’amitié, qui m’est destiné personnellement à moi et, par-delà, à tous les humains comme un message.
J’ai l’impression d’entendre l’artiste me dire par delà la mort, les siècles, l’oubli, par delà la haine et la bêtise du monde contemporain: "Allons, t’es pas tout seul puisque nous sommes là. Regarde, on est pareil. Tu vois bien qu'on souffre aussi, on n'a pas lâché pas l'affaire. Regarde tout ce qu'on a fait, on a peint, écrit, on a dansé, on a chanté. À ton tour. Tiens bon." J'avais l'impression de les entendre me dire: "La vie n’est pas si triste puisque tu éprouves les mêmes sentiments que nous."
Il y a aussi cette chanson de Brel qui résonne de la même manière: «Jeff. Non, Jeff t’es pas tout seul».
On ne se sent jamais seul quand on regarde un tableau de Kandinsky, Stael...
Ils sont comme des îles dans l’océan ou des oasis dans le désert.
Mon dieu, que serais-je devenu sans Picasso, Cézanne, Duchamp, Dubuffet?
Imaginez un monde sans les artistes, sans les poètes, Un monde sans cathédrale, sans délire, sans grande déconne?
Un monde rationnel, propre, en ordre avec des gens distingués et sages où il n'y aurait plus que le Tour de France, Leclerc, RTL et des autoroutes de l'information ? Ce serait un monde pour moi totalement inutile, sans aucun intérêt. Un monde nul, laid, triste, ennuyeux. Pitié! Ne me faites pas vivre que dans ce monde-là. Vite, tous à Beaubourg, chez les dingues, les vrais. A moi, Botul!
Jean-Hugues Lime