BERNARD RÉQUICHOT (1929-1961)

 

Episode de la guerre des nerfs, 1957, huile sur toile avec fragments de carton déjà peints, déchirés et collés Philippe Person: «Réquichot ne me parle pas, il me bavarde»

A l'occasion de ce salon Botul, Philippe Person a bien voulu se poser quelques questions à lui-même à propos de ce peintre méconnu.

D'abord, Philippe: pourquoi Bernard Réquichot?

Parce que Bernard Réquichot est si oublié qu'on pourrait croire qu'il n'a jamais existé. Dans un texte, il écrit: «Je vous présente un monsieur qui est moitié moi-même, moitié tout le monde, surtout personne.»
Réquichot, c'est l'anti-Botul. Plus le temps passe et moins on a de preuves de son existence. Je suis sûr que si l'on interrogeait BHL, il affirmerait avec aplomb que Réquichot n'a jamais existé.
Je vais prouver le contraire. Déjà en prononçant son nom trois fois de suite:
(toute la salle) Bernard Réquichot! Bernard Réquichot! Bernard Réquichot!
Barthes, le dernier à avoir écrit sur Réquichot avant de se faire écraser, a évidemment tout dit mieux que moi. Car Réquichot, c'est avant tout un nom:
«Ce nom est étrange: si français, rural même, il y a en lui, par son chuintement, par sa terminaison diminutive, quelque chose de gourmant (la quiche), de fermier (la galoche) et d'amical (le petiot). C'est un peu le nom d'un bon camarade de classe.»

Est-ce que tu n'as pas aussi choisi Réquichot pour des raisons biographiques?

Oui, Philippe... Réquichot fait en effet partie d'un club très fermé: celui des suicidés qui se sont défenestrés... Comme Nicolas de Staël, Mike Brant, Nico Poulantzas, Gilles Deleuze, Chet Baker et aujourd'hui même, une petite dernière, Kate Barry... Il avait 31 ans et a pris la fenêtre pour la porte à la veille de sa grande expo chez Daniel Cordier. Cordier qui n'a pas donné Jean Moulin à Klaus Barbie mais qui donnera ses Bernard Réquichot à Georges Pompidou.

Philippe, peux-tu nous parler un peu de Réquichot?

Il a peint 100 tableaux et 200 dessins entre 1947 et 1961. Il a aussi laissé des écrits aussi intéressants que sa peinture. Des écrits mystico-délirants comme ceux d'Antonin Artaud ou de Stanislas Rodanski. Il était ami avec le peintre Dado, le principal témoin de son existence. Dado, dévasté par la mort de Réquichot, a peint une toile monumentale en son honneur, «La grande ferme», que l'on peut voir également à Beaubourg. Une toile qu'il mettra un an à peindre.

Dis-moi, Philippe, Réquichot a commencé à peindre à 18 ans. 100 toiles en douze ans, c'est peu...

Oui. Réquichot détruisait presque tout ce qu'il produisait. Pour ma part, je pense qu'il est plus un écrivain qui a peu écrit qu'un peintre qui n'a pas beaucoup peint. Il justifiait ainsi la destruction de ses œuvres: «Des peintures, j'en ai détruites car elles étaient trop belles. Je craignais d'être victime en les voyant d'une aberration; cette aberration merveilleuse et troublante me semblait trop grave, trop secrète pour être montrée sans impudeur: ce qui nous touche de très près ne peut devenir public sans profanation.»
v Réquichot parle de «profanation», c'était un type mystique, non?

Si on veut, Philippe... Il y a des similitudes avec Artaud dans ses délires mystico-philosophiques. Réquichot parlait de «méta-mental» Il a laissé ce qu'il appelait des «reliquaires», des collages rassemblant des papiers, des ossements, divers matériaux. Quand il visitait son copain Dado, à la campagne, à Courcelles-les-Gisors, il se rendait chez un équarrisseur et il choisissait soigneusement des ossements pour ses compositions...

Plus un écrivain qui a peu écrit qu'un
peintre qui n'a pas beaucoup peint

Venons-en à «Épisode de la guerre des nerfs». Pourquoi l'as-tu choisi? Des Réquichot, il y en a pas mal d'autres à Beaubourg.

Peint en 1957, c'est un tableau assez grand par rapport aux Réquichot habituels. C'est une toile peinte à l'huile et à l'encre et sur laquelle il a collé aussi des papiers déjà peints. On retrouve sa fascination pour les spirales et les ressorts, pour les formes torsadées. Dans la vie, Réquichot souffrait des nerfs, était souvent dépressif. Il disait: «Je peins avec mes nerfs, mes dents, mes griffes. Je voudrais mordre et détruire, je me crispe. Des muscles (sont-ce des muscles?) dont je n'ai pas encore défini le lieu se tendent jusqu'à devenir jouissance et douleur ensemble». Ce tableau est le constat d'une âme noire... mais à l'époque, sa peinture contenait encore une touche d'espoir. On passe peu à peu du magma sombre, compact, du bas du tableau à quelque chose de plus clair, de plus léger, matérialisé par ces ressorts qui s'échappent vers la partie blanche du tableau.

Ça te parle, ce gribouillage?

Réquichot ne me parle pas, il me bavarde. Et ça n'est pas du gribouillage, Philippe. Regarde au contraire comme c'est harmonieux... L'angoisse de Réquichot est apaisante, douce, poétique...C'est à la fois minéral, végétal... et mental...

Qu'est-ce qu'il faut retenir de lui..

Je dirais la formule d'un de ses poèmes, assez proches du lettrisme d'Isou, une formule qui nous ramène peut-être à à Botul: «Je ne sais pas c'qui m'quoi»
«Je ne sais pas c'qui m'quoi» sera donc notre conclusion. Désormais, grâce à toi Philippe, Réquichot n'est plus un inconnu, mais un méconnu que je vous demande de saluer en prononçant avec moi trois fois son nom: (la salle)
Bernard Réquichot! Bernard Réquichot! Bernard Réquichot!