Botul à Salvador Dali : «Bien joué l'arsouille!»

 

Expo Salvatore Dali au Centre PompidouDans l'armoire de Lairière, Frédéric Pagès a retrouvé cette lettre de JBB à Dali.

 

«Cher Salvador,

Je cherche une définition du surréalisme qui tienne la route et je n'en trouve pas.
Loulou - Louis Aragon - me dit qu'il s'agit d'agir et de penser en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale
«Lulu» - Paul Eluard - me dit qu'il s'agit de reconnaître la toute-puissance du rêve, et le jeu désintéressé de la pensée
Le beau Dédé - André Breton – insiste sur l'écriture automatique. J'ai relu son premier «Manifeste du surréalisme» (1924) où il écrit: «Placez-vous dans l'état le plus passif ou réceptif que vous pourrez... écrivez-vite sans sujet préconçu, assez vite pour ne pas vous retenir et ne pas être tenté de vous relire».

Je reconnais bien là la façon d'écrire des journalistes: pisser de la copie le plus vite possible, écrire sans se relire. C'est devenu aussi la bible des écrivains au kilomètre, harcelés par leurs éditeurs parce qu'ils n'ont pas rendu leur manuscrit à temps et qu'ils ont touché l'à-valoir tout de suite: écrire sans sujet précis, sans style et, finalement, sans vergogne.

Voilà à quoi aura servi tout cet armada théorique du surréalisme: justifier la fainéantise des gens de lettres. Pourquoi se casser le ciboulot et se fatiguer le cassis quand il suffit d'écrire automatiquement?

Je vois pour bientôt arriver l'ère de machines qui pourront composer n'importe quel texte à l'aide de bout de phrases correctement assemblés. Au surplus, vous avez tout piqué aux spirites et aux mages de l'ésotérisme. Avant la guerre, en plus de faire tourner les guéridons, ces messieurs dames écrivaient sous la dictée des esprits. Mais l'ésotérisme et le spiritisme sont passés de mode. Ils sentent le moisi. «Surréalisme» est beaucoup plus chic: il permet de recycler tout le bazar du bizarre à moindres frais.

Quant à la puissance du rêve, à la libre association et toutes ces fariboles, elles ont été pillées par ces messieurs dans l’œuvre du docteur Freud, qui n'est pourtant pas un marrant et n'aurait jamais l'idée de mettre un pied dans une exposition surréaliste, féru qu'il est de peinture classique et de bibelots antiques.

Au surplus , ce terme a été inventé par le subtil Apollinaire et repris par ce petit malin de Jean Cocteau, qui s'y entendait à créer de toutes pièces des écoles, des tendances, des mouvements propres à émoustiller l'opinion. Je n'en démords pas: «surréalisme» est une étiquette qu'on a collée sur différents artistes de l'après-guerre pour appater le chaland et donner du grain à moudre aux journalistes et aux critiques d'art.

Dans ce paquet, on a tout mis:des peintres, des poètes, des cinéastes, qui avaient certes quelque chose de bien horrible en commun. Ils vivaient l'après boucherie, l'après 14-18. Ils vivaient les beaux jours du communisme et du bolchevisme, tout frais tout neufs.

C'est ainsi que certains surréalistes et non des moindres, adeptes du rêve et de l'irrationalité, rejoignirent le parti communiste, bien connu pour son humour décalé et son esprit de fantaisie. Aragon et Eluard s'inscrivirent au PCF, Breton préféra le trotskisme, variante du marxisme.

D'autres préférèrent le commerce, à commencer par toi, Salvador, qui comprit l’intérêt à te rattacher à cette nouvelle église pour effrayer les critiques d'art du «Figaro».
D'ailleurs, tu l'as remarqué, l'anagramme de Salvador Dali est Avida Dollar. Bien joué, l'arsouille! Passée la première surprise, les bourgeois se sont mis à adorer le surréalisme et à faire monter ta cote. Et vogue la galère.... Bientôt, on qualifiera de surréaliste tout ce qui est un peu bizarre ou inhabituel.

Comme tu as compris qu'un bon artiste, en plus de ses œuvres, doit pouvoir fourguer le commentaire de ses œuvres, tu as emballé tes croûtes dans le vocabulaire obscur de ta méthode «paranoïaque-critique», que tu définis toi-même comme «une méthode spontanée de connaissance irrationnelle, basée sur l’objectivation critique et systématique des associations et interprétations délirantes».

Sacré Salvador! Tu finiras dans la réclame, pour une marque de chocolat, car je sais que tu adores le chocolat. Je t'en ferai parvenir, et du meilleur, quelques plaquettes que tu voudras bien partager avec madame Gala, que je salue au passage.
Ton dévoué Jean-Baptiste«
Non daté