Botul et le Tango

 

En 1917, la guerre mondiale a trois ans et Jean-Baptiste Botul vingt et un. Pacifiste, découragé par l'échec de son mot d'ordre «Faites le tango, pas la guerre», il décide de quitter l'Europe pour l’Argentine, «seul pays où s’unissent contemplation et bandonéon». Encore aujourd’hui, les tangueros argentins se souviennent de Botul, comme l'atteste cette interview de l’universitaire Federico Marqueiros, enregistrée à Buenos Aires par Emmanuel Savoye.

 

 

Botul: «Pour un tango dionysiaque»

Dans l'armoire de Lairière, nous avons retrouvé une interview du philosophe à la revue argentine Ozarba, qui ne publia qu'un seul numéro. Cet article est d'ailleurs le seul article de cet unique numéro.
De quoi s'occupait cette revue? De tango comme le montre son titre crypté: «Ozarba» est l'envers de «Abrazo».

Ozarba: Vous citez souvent Platon comme l'un des créateurs du tango. C'est inattendu!
Botul: Oui, tout est déjà dans «Le Banquet». Aristophane y expliquait que dans un lointain passé, les humains étaient formés de deux parties accolées l'une à l'autre mais qu'à la suite d'une punition divine, ces deux moitiés furent séparées «comme on coupe une sole en deux».
Depuis, tout humain est à la recherche de sa moitié perdue. Ce qui pousse inconsciemment les demi-sole que nous sommes à fréquenter les salles de tango est la recherche de notre moitié perdue, avec laquelle nous voulons désespérément faire un à partir de deux, former un couple harmonieux, au moins le temps d'un tango. En fait de soles, nous ne sommes, dans la vie ordinaire, que des poissons volants se croisant sans se regarder.

Ozarba: Néanmoins, selon vous, Épicure est le véritable tanguero de la philosophie.
Botul: Non, c'est plutôt son disciple Lucrèce, grâce à sa théorie du clinamen.

Ozarba: Vous pouvez l'expliquer?
Botul: A l'origine du monde, les atomes tombaient dans le vide selon des trajectoires parallèles, sans se rencontrer. Puis survint un événement inouï: un atome s'est écarté de sa trajectoire et a heurté un autre atome. Par réaction en chaîne, tous les atomes se sont agrégés pour former les corps naturels. Le clinamen est cet écart qui permet aux choses d'exister. On traduit généralement ce mot latin par déclinaison, déviation, mais aussi inclination, inclinaison. C'est là que le tango surgit. Regardez deux danseurs face à face. Dès que la musique commence, ils s'inclinent l'un vers l'autre, s'enlacent et forment un être vivant, un couple.
C'est l'abrazo c'est-à-dire l'étreinte. Sans ce clinamen de départ, pas de mouvement, pas de tourbillon, pas de vie, rien que la solitude d'une trajectoire rectiligne, comme ces foules de citadins se hâtant au travail chaque matin. A cette tristesse, le tango est le remède.

Ozarba: Pensez-vous que le tango aurait pu ne pas exister?
Botul: C'est impossible. Sans le tango, l'Histoire n'a pas de sens. Le tango existe de toute nécessité. Sans lui, le monde n'existerait pas, les atomes ne se rencontreraient pas, la vie serait impossible. Sans tango, le monde ne tiendrait pas, il ne serait ni stable, ni durable, ni vivable.

Ozarba: Vous avez dit: «Le tango est« la marche qui a pris conscience d’elle-même.»
Botul: Je confirme. La marche est l'essence du tango. C'est un moment contemplatif, pétri de silence d'où la parole est exclue. Quand ma partenaire me dit: «Jean-Baptiste, je te parle!», je lui réponds: «Et moi, je danse».

Ozarba: Quelles sont les conséquences anthropologiques de votre théorie?
Botul: Le tango est, après le cheval, la plus noble conquête de l'homme. C'est l'aboutissement de la station verticale complète. La main libérée, au lieu de saisir des branches ou de s'épouiller, forme l'abrazo. Seul le tango nous distingue des animaux, seul il peut sauver l'espèce. Le XXe siècle sera tango ou ne sera pas.

Ozarba: Pourquoi avez-vous dit: «Tout danseur de tango est un écrivain qui s'ignore»?
Botul: Parce que les pas que nous dessinons sur le sol forment des lettres, des phrases, c'est-à-dire un récit dont chaque milonga est un chapitre. C'est un message illisible pour nous mais lisible d'en haut, d'un point de vue supra-terrestre, par une intelligence supérieure qui rit ou pleure en lisant les graffitis de notre destin tracés par nos pieds.

Ozarba: Qu'entendez vous par «tango progressif»?
Botul: C'est le tango que j'annonce pour le XXIe siècle: un tango dionysiaque, totalement libéré du tango-à-la-française, qui n'est qu'une danse de salon, avec figures imposées et visages compassés. Le tango progressif est un «sur-tango» proche de la transe, où l’improvisation se donne libre cours. Un tango dionysiasque.

Ozarba: Avez-vous des précurseurs?
Botul: D'une façon générale, je n'ai aucun précurseur. Ni d'ailleurs aucun postcurseur. En ce qui concerne le tango, on peut dire que Nietzsche s'est approché de ma pensée lorsqu'il s'est mis à aimer «Carmen». Passer de Wagner à Bizet, de l'opéra à l'opéra-comique, des brumes nordiques au soleil espagnol, voilà une rupture épistémologique intéressante qui aurait dû mener le Grand Friedrich droit au tango, par l'intermédiaire de la habanéra. Hélas! il n'a jamais esquissé le moindre pas de danse de sa vie, malgré ses fougueuses déclarations. Nietzsche était un cérébro-rigide, comme l'a tout de suite vu Lou Andreas Salomé. De plus, il a commis l'erreur de rester en Italie au lieu de prendre le bateau pour l’Argentine. Et le Surhomme est resté les deux pieds dans le même sabot.

Ozarba: Monsieur Botoul (sic), je vous remercie.

 

BOTUL ET BORGES

En 1917, Botul fut très déçu de ne pas rencontrer le jeune Jorge Luis Borges (18 ans), parti faire des études à Genève. Le talent prometteur de JLB n'avait pas échappé à JBB. Depuis Buenos Aires, Botul entreprit une correspondance (inédite) avec Borges au sujet du tango. Il n'est pas exagéré de dire que les vues de Borges sur le tango, qu'il exprima notamment dans son roman «Evaristo Carriego», sont largement inspirées de Botul et de son expérience argentine. Notamment cette réflexion de Borges: «Le tango est dans le temps, la milonga relève de l'éternité.» On peut affirmer qu'indirectement, Botul fut à l'origine des chansons qu'écrivit Borges et qu'Astor Piazzola mit en musique, à l'occasion d'un album enregistré en 1965, qui n'eut d'ailleurs aucun succès.

 

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«Botul et le tango»

 

Affiche du spectacle Botul et le Tango

Le 3 juillet 2014, à la salle de la Fond’action Boris Vian à Paris, cité Véron (18e) a eu lieu un salon Botul délocalisé en association avec la Bande à Néon. Le public a pu notamment applaudir la prestation chantée de Clara Brajtman, qui interpréta quelques beaux tangos en français, notamment le Tango Quantique.
Elle était accompagnée au piano par Emmanuel Savoye (auteur des paroles et de la musique) et au bandonéon par Szymon Kaca. La vidéo a été enregistrée et montée par Thomas Baspeyras.
Seule la physique quantique peut comprendre ce qui se passe dans le tango, en particulier dans l'abrazo non-symétrique. Botul a résumé ses recherches dans le Tango Quantique, orthographié dans certaines versions «Tango Kantique»

 

 

Dans un bar de Buenos Aires, Botul rencontre le grand Carlos Gardel qui lui dit: «Tu es triste? Tant mieux! La meilleure école de tango, c'est le chagrin et la solitude.» Le grand chanteur le met en garde: «C'est pour soigner la mélancolie qu'on pratique le tango. Mais ce remède est un poison. Fais attention, petit français: le tango creuse délicieusement le désespoir.»

 

 

 

 

«Prends garde à l'adición (addiction)!» lui lance Gardel. Bientôt Botul se rend compte qu’il ne peut plus se passer de danser le tango. Il est pris par le virus. Il crée le mouvement des «Tangueiros Anonymes» qui servira de modèle, des années plus tard, aux Alcooliques Anonymes.